A Quest Without End
April 2010
Published by Le Seuil in France and Boréal in Canada in 2009. Available in French only.
Askia racontait que sa mère, dans son délire final, n’avait cessé d’évoquer des lettres que lui aurait envoyées de Paris son père, Sidi Ben Sylla Mohammed. Des photos aussi. Qu’il n’avait jamais vues. Un jour cependant, il partit sur les traces de l’absent, le père. Il partit, non pas pour retrouver l’absent. Il pouvait vivre avec les trous dans sa généalogie. Il partit parce qu’il y avait eu aussi ces mots étranges de la mère: «Longtemps, nous avons été sur les routes, mon fils. Et partout, on nous a appelés les pieds sales. Si tu partais, tu comprendrais. Pourquoi ils nous ont appelés les pieds sales.»
Paris. Cet après-midi-là, il se trouvait devant le 102, rue Auguste-Comte parce que, trois jours plus tôt, une cliente, dans son taxi, lui avait avoué avoir photographié Sidi Ben Sylla Mohammed. Étudiant son visage à travers le rétroviseur, elle avait dit: «Vous ressemblez à quelqu’un. Un homme au turban qui a posé pour moi il y a quelques années…» Ce n’était pas la première fois qu’une passagère lui faisait le coup de la ressemblance, histoire d’échanger quelques mots. Et, bien des fois, la rencontre des mots pouvait se muer en celle des corps pour tromper l’ennui. Le vide au fond de la peau et de la nuit noire. Ce soir-là, toutefois, la fille mentionna le turban, détail qui faisait écho aux paroles lointaines de la mère d’Askia. Sa génitrice avait en effet le même refrain:«Tu lui ressembles, Askia. Si tu portais un turban toi aussi, ce serait parfait. J’aurais l’impression que c’est lui qui est revenu. Juste l’impression. Car il ne reviendra pas.» Il était alors adolescent. Plus de trente années avaient passé depuis, et Askia n’était pas parti pour vérifier sa ressemblance avec l’absent. Il voulut néanmoins voir les photos, et la fille lui répondit que ce serait possible plus tard. Elle devait s’absenter une ou deux semaines pour un boulot en province.
Askia avait pris les routes parce qu’il y avait eu cette autre phrase mystérieuse de la mère: «La malédiction de la famille, c’est d’enchaîner les départs, de marcher des milliers de chemins jusqu’à l’épuisement et la mort. Regarde-toi, mon fils, tu n’arrêtes pas de courir dans la nuit avec ton taxi…» Difficile de comprendre la mère et ses mots. Askia savait juste que, avec le métier qu’il faisait, il devait courir les routes. Cependant, dans sa fuite sur les pavés du Nord, il voulait vérifier si sa mécanique programmée pour courir pouvait s’arrêter… Sur le trottoir passèrent devant lui un chien et sa maîtresse.
Il se rappela que, enfant, quand il passait ses journées au dépotoir des Trois-Collines, dans la banlieue misérable des tropiques où il avait débarqué avec sa mère, il côtoyait des chiens qu’il n’aimait pas. Spécialement celui du père Lem nommé Pontos.
Le 102, rue Auguste-Comte. Un immeuble de quatre étages fraîchement ravalé. Askia sonna. Une fenêtre au rez-de-chaussée à gauche de la porte s’ouvrit. Il se dit que ça devait être la loge du concierge. Ça devait être quelqu’un, un bonhomme ou une vieille dame en exil sur l’île déserte de sa loge, la vieille postée là pour poser mille questions aux visiteurs et éloigner les emmerdeurs. Mais ce ne fut pas une vieille qui l’accueillit. Un mâle dans la cinquantaine passa la tête dehors.
— J’ai rendez-vous avec mademoiselle Olia, dit Askia.
— Quel est le nom au complet?
— Olia.
— Un prénom, ça ne veut pas dire grand-chose.
— Elle est brune.
— Ça ne veut pas dire grand-chose non plus. Elle habite à quel étage? Vous avez rendez-vous? On ne m’a rien dit. Désolé, je ne peux rien faire pour vous.
Et l’homme referma son hublot. Askia resta un moment sur le trottoir. Il n’était pas furieux. Il pensa juste que la photographe, cette cliente qui lui avait promis de lui montrer des portraits de son père, s’était payé sa tête. Il traversa la rue, se dirigea vers les grilles du jardin du Luxembourg, en face. Sur les grilles, il y avait une expo. Les images étaient accrochées dans le ciel d’un monde autre. Des photos extraites d’un film: Himalaya. L’enfance d’un chef. Des images d’un monde lointain, accroché aux grilles du parc. De grands panneaux qui montraient des hommes en marche dans plusieurs saisons…Comme lui. Le vent lui agressa le cou. Il releva le col de sa veste et fit plusieurs fois le tour des grilles et des images. La foule diminuait, la nuit noyait les paysages sur les panneaux. La nuit le prenait. Il décida de rentrer.
Elle arriva derrière lui, le surprenant dans son dialogue avec les visages sur les panneaux. Il la suivit, retraversa la rue. Elle composa le code de l’entrée. Ils prirent l’escalier en face de la porte. Brillaient dans la lumière ténue du hall les cuivres des balustrades et le velours d’une moquette rouge. Ils montèrent. Elle devant et lui sur ses talons. Elle ne s’arrêta qu’au dernier étage et introduisit sa clé dans la serrure d’une porte à double battant. Il entra à sa suite. C’était petit, beau, neuf. La porte d’entrée donnait directement dans ce qui était à la fois le salon et le coin cuisine. Un divan recouvert d’un drap couleur cendre faisait face à la porte. Derrière le divan, des étagères aménagées dans le blanc des murs. Il en compta quatre supportant des livres et des bibelots, un cendrier et un bol en terre cuite, une boîte carrée en bois, minuscule.
Entre les livres était glissée une plume d’oiseau très large que faisait mouvoir le moindre souffle. Les bouquins occupaient le fond des étagères, les bibelots étaient posés devant. Autour de cet espace bibliothèque, des photos étaient collées sur le mur. Il les examina. Il faut dire qu’il y avait un lien entre ces figures sur le mur. Il avait déjà eu entre les mains un volume sur les écrivains de la Négro-Renaissance, aussi n’eut-il aucun mal à reconnaître sur les quatre photos alignées à l’horizontale et dominant la bibliothèque tout en haut sur le mur W. E.B. Du Bois,Alain Locke, Langston Hughes, Countee Cullen. Sur le côté droit de la bibliothèque et collées l’une au-dessus de l’autre, il reconnut les têtes de Claude Mac Kay, Sterling Brown, James Baldwin. Il ne réussit pas à identifier la dernière. La fille remarqua son intérêt.
Elle dit:
— J’aime bien les portraits de Noirs. Ils savent capter et retenir la lumière.
— Mon père n’a rien à voir avec ces figures célèbres sur vos murs… Pourriez-vous me montrer ces photos que vous avez prises de lui? C’est bien pour cela que vous m’avez demandé de passer?